LA RÉCOLTE FRANÇAISE A DES ODEURS DE THRILLER

Le festival Lisle Noir réunit dans une petite localité de grands auteurs du genre

Laura Muñoz, Toulouse, 6 oct. 2016

 

Mûrissant au fil des années, le vin s’exprime lentement ; comme les écrivains, dont l’œuvre s’affine avec le temps (Claude Mesplède)

 

 

Le cépage noir pousse, pour la deuxième fois, dans la région de Lisle-sur-Tarn. Il prend ensuite la route jusque la ville connue sous le nom de Ciudat Mondina, traversée par le fleuve Garonne, que vous reconnaîtrez comme étant Toulouse. C’est une localisation tellement proche de l’Espagne, à seulement 90km, qu’on a l’impression de n’avoir pas franchi la frontière. Une AOC Rioja sur une terrasse nocturne, à des horaires de dîner espagnolisés : du jambon ibérique de Huelva au Marché Victor Hugo. Ah ! Et la découverte fortuite du bâtiment où vit le personnage principal de plusieurs romans. Menez votre enquête. Et qu’on se le dise : C’est à moins de 100 km de chez eux qu’ont lieu les interventions des écrivains espagnols Rosa Ribas, Alicia Giménez Bartlett, Ignacio del Valle et José Luis Muñoz.

 

Cette chronique commence par la fin. Parce que vous savez que ce qui est habituel n’est pas toujours ce qui est correct. Et vous savez aussi, désormais, que j’aime les choses à l’envers.

 

L’an dernier j’ai dit (j’ai écrit) ici même : « La faute en revient entièrement à Claude et Ida Mesplède, avec l’association qu’ils dirigent, et à la mairie de Lisle. Merci pour ce merveilleux « châtiment ». Lisle a été pour les affectés par le noir un remède qui a donné d’excellents résultats. Et qui en donnera de meilleurs encore. »

 

Et ce fut le cas. Je raconte.

 

 

Nuances du noir

 

L’Institut Cervantès de Toulouse a apporté l’espace et l’intention, omelette aux pommes-de-terre incluse, en ouverture à la fusion entre la France et l’Espagne. Un échange d’opinions autour du roman noir sur les deux territoires, avec un accent spécial mis sur les périodes obscures de l’Espagne qui ont tant de poids dans les romans des auteurs invités. Un grand nombre d’étudiants, accompagnés de leurs professeurs, ont assisté à cette rencontre. Mais pour rester fidèles à la « marche en arrière », il faut parler de la conversation entre Alicia Giménez Bartlett, José Luis Muñoz et Marc Villard : la violence sociale et collective, le rôle de la censure en littérature, le genre noir profite-t-il de sa couleur pour critiquer le pouvoir. Magnifiquement coordonné par Hervé Delouche, président de l’Association 813, avec l’aide pour la traduction de Georges Tyras.

 

Une heure et demi auparavant, José Luis Muñoz partageait avec les présents son désir de voir traduits en français les presque trente romans qu’il situe en Espagne (il semble que les textes qui ont Cuba ou d’autres endroits de l’Amérique Latine pour cadre sont plus exotiques pour les maisons d’édition de l’autre côté des Pyrénées) ; Rosa Ribas évoquait la difficulté qu’elle éprouvait à tuer son personnage, malgré les demandes externes qu’elle reçoit pratiquement depuis le début de la saga, personnage qui a été et continue d’être la voix de tant d’histoires de famille étouffées par le régime et la peur.

 

Et pour donner un exemple de rupture, elle défend le droit des femmes à être présentes dans certains concours littéraires, comme elle le fit publiquement au mois de juillet passé dans une publication espagnole ; Ignacio del Valle parla des groupements politiques et militaires qui lui ont permis de récolter des suiveurs « des deux bandes » sur les réseaux sociaux, et la gagnante du dernier prix Planeta, Giménez Bartlett, analysa son personnage comme étant la fusion de la dureté et du sentiment : rien de plus réel que cette fiction. Petra Delicado, comme son nom le dit clairement, incarne la femme forte, responsable et combattive qui traverse ses romans le cœur sur la main. Le thème de la table ronde se prêtait à bien des échanges mais le temps, lui, ne s’y prêta pas. Il en ressortit néanmoins clairement que le genre, une fois la démocratie établie en Espagne, est des plus prolifiques et très capable de transporter les personnages dans des contextes décisifs de l’histoire du pays. Roulement de tambour pour « les taupes » : enfants volés, familles pleines et même farcies de mensonges et de secrets, le régime qui serrait la vis et parvenait à étouffer…

 

 

La camorra

 

La nuit antérieure, le grand écran du cinéma ABC administra, séquence après séquence, une grande claque aux spectateurs de la projection de Suburra : une coproduction d’Italie et de France, adaptée du roman de Carlo Bonini et Giancarlo De Cataldo, que Stefano Sollima mit en scène en 2015. Incroyable exemple d’histoire de mafia et de cinéma politique d’auteur. Une conversation en italien suivit la projection : Loriano Macchiaveli et Giampaolo Simi, animée par la journaliste Christine Ferniot. Les deux écrivains évoquèrent Bologne et Pise, leurs villes respectives, et la relation, toute de vraisemblance, avec les mystères des pouvoirs politiques, religieux et de la mafia qui sont représentés, de façon désormais historique, dans les films.

 

 

Les imaginaires

 

Et nous poursuivons le compte à rebours jusqu’à une journée professionnelle qu’animent quelques uns des membres de la Ligue de l’Imaginaire : Jean-Luc Bizien, Ian Manook et Bernard Minier. À eux trois, orchestrés par Ida Mesplède (Association Polars sur Garonne), ils passèrent tous les « imaginaires » en revue, évoquant leurs romans et la manière dont le genre noir influe sur les créations de la Ligue, ses objectifs, ses références, ainsi que le choix de la thématique. Il fut également débattu de la compatibilité du roman noir et de la Ligue, et de la question de savoir s’il s’agit d’un genre en soi, visionnaire ou prophétique, susceptible de servir le polar.

 

La Ligue de l’Imaginaire est un collectif d’écrivains français créé en 2008. Seize écrivains et seize univers spécifiques, avec un dénominateur commun : l’importance de l’imagination dans leurs œuvres respectives. Et c’est si vrai que leur devise est « L’imagination au pouvoir. » Ils définissent ainsi une littérature d’évasion, au sens où ils permettent de voyager fort loin, en revivant la noble aspiration d’obtenir que le lecteur se sente embarqué dans une extraordinaire aventure pleine d’émotions. En termes de lecteurs, les membres de la Ligue ont un certain poids dans l’édition française et prétendent le mettre au service d’autres écrivains : compenser le pouvoir qu’ont les maisons d’édition face à des auteurs quelque peu affaiblis par leurs conditions de publication.

 

Ils affirment n’être ni une secte ni un club sélect ; ils ne croient pas à l’hermétisme du groupe et l’intégration dans la Ligue se fait de façon informelle et par affinité entre les membres.

 

Ils ont rassemblé, dans l’amphithéâtre des Archives Départementales du Tarn, à Albi, des bibliothécaires et des responsables de médiathèques. Impossible de ne pas citer le pourcentage de 70% correspondant à des lectrices de genre (mais incluant d’autres étiquettes et d’autres couleurs) ; j’ajoute que, dans cette rencontre entre écrivains et professionnels, le pourcentage de femmes qui se battent pour la survie des bibliothèques et des activités littéraires dans les médiathèques s’est avéré sidérant.

 

Le retour en fin de semaine nous conduit au début de cette fin : Lisle.

 

 

L’île

 

36 écrivains de différentes nationalités : Jean-Pierre Alaux, Noël Balen, Jean-Luc Bizien, Anne Bourrel, Sire Cedric, Paul Colize, Ignacio del Valle, Sonja Delzongle, Ingrid Desjours, Roger Jon Ellory, Éric Giacometti, Alicia Gimenez Bertlet, Sophie Henaff, Philippe Huet, David Khara, Loriano Macchievelli, Frédéric Maffre, Julien Maffre, Ian Manook, Sandro Masin, Michaël Mention, Bernard Minier, Naïri Nahapétian, Colin Niel, Daniel Picouly, Jacques Ravenne, Rosa Ribas, Philippe Setbon, Benoit Séverac, Giampaolo Simi, Gunnar Staalesen, Daniele Thierry, Franck Thilliez, Gilles Vincent, Marie Vindy et Inger Wolf.

 

Un programme de week-end non stop en matière de conférences, concerts, rencontres et événements divers ; et le sang du raisin pour rafraîchir tous les participants : dégustations des produits locaux, avec la récupération d’un cépage disparu depuis plus d’un siècle. À cette occasion, une partie de la production vinicole fut vendue aux enchères et l’argent ainsi récolté donné à « l’hôpital du sourire », qui a pour vocation d’aider les enfants malades de l’Hôpital Universitaire de Toulouse et Midi-Pyrénées.

 

Des tables rondes réunissant écrivains et styles divers, de la musique imprégnant l’air d’accents jazz, les verres s’emplissant de couleurs, le soleil brisant l’ombre sous les chapiteaux dans la journée et les lampions multicolores illuminant de fête la nuit tombée.

 

Comme axe de débat, la richesse du roman policier et sa diversité ; les écrivains Sonia Delzongle et Paul Colize présentèrent leur univers autour d’une table du Café Polar « O Centre ». Ingrid Desjours et Gilles Vincent évoquèrent la Guerre Sainte, la pédophilie et des vies brisées, et laissèrent suspendu dans l’air le doute de savoir si on peut trouver de l’art dans le chaos. Et l’éternel lutte entre noir et thriller : Marie Vindy, Frank Thilliez et Roger J. Ellory discutèrent à propos de la thématique, parfois commune, entre les genres, est-ce de l’antagonisme ou de la synergie et existe-t-il réellement une rivalité ou sommes-nous seulement face à un cas de transversalité. Un ring aussi, dont les coins furent occupés par David Khara et Sire Cédric, qui parlèrent de polar et de fantastique. Vous voyez, non content d’affronter les questions des mystères et secrets de famille, du thriller à travers les différents moments historiques et des crimes sociaux, tellement passés sous silence des deux côtés de la frontière, il y eut du temps pour des combats sur d’autres scènes. Dans les coins, les cordes n’ont pas cessé de se tendre durant tout le week-end.

 

Pas de répit non plus pour le mystère sur la place Paul-Saissac : dans une obscurité nécessaire, Éric Giacometti et Jacques Ravenne présentent leur thrillers ésotériques et leur personnage maçon : Antoine Marcas. Leur murmure à l’intention du public, sous une lumière parsimonieuse, semblait être une façon de partager un secret. Catalyseur parfait pour la « murder party », conçue par Bizien, et dont furent les protagonistes les membres de la Ligue présent à cette édition de Lisle Noir : Éric Giacometti, David Khara, Ian Manook, Bernard Minier, Jacques Ravenne, Franck Thilliez y el mismo Jean-Luz Bizien. Aux angles de la place Paul-Saissac étaient dissimulées les pistes que les « sept magnifiques » offraient à la sagacité des participants.

 

On eut droit aussi à la cérémonie d’intronisation de la Confrérie de la dive bouteille de Gaillac : les écrivains Jean-Pierre Alaux, Noël Balen et l’auteur graphique Sandro Masin reçurent la médaille, un diplôme et une belle coupe du vin le plus prisé de la Confrérie, en tant que nouveaux membres de celle-ci, qui célébra leur intégration dans le groupe par un cantique ; le chant et les uniformes de couleur sang achevèrent de transporter les présents en d’autres temps et d’autres lieux.

 

Clotilde de Brito, championne de slam, et l’Association des Jeunes de la Rue, avec son groupe de hip-hop, apportèrent une note d’humour et de danse.

 

Et une rangée de bancs de bois avec un public armé de papier et crayon. Daniel Picouly chargé de mener à bien une dictée qui ne pourrait avoir lieu ailleurs qu’en France ; avec son orthographe dont la logique échappe aux plus férus, ses règles complexes et la distance qui sépare l’écriture de la parole orale. La langue française présente tant de difficultés que les participants pratiquent la dictée comme s’il s’agissait d’un sport.

 

 

The end ?

 

Le commencement : un vendredi de forte chaleur qui dessine des lignes à la Hopper sur les arcades autour de la place, sur les rebords des fenêtres de bois où des chats importuns pointent leur museau, l’odeur de pain en permanence et cette ferveur du public qui cerne les tables à l’affut d’un autographe. Cette aventure est née des liens noués entre l’équipe municipale (avec Maryline Lherm, première femme maire de la ville), et Polars sur Garonne, qui présente le programme complet de Lisle Noir, et avec la complicité des œnologues locaux. Le parrain de la cueillette littéraire est Claude Mesplède, qui depuis plus de trois décennies aborde la littérature de genre sous tous ses aspects, à toutes ses époques, et à un niveau universel.

 

Une grande invitation à la lecture et aux frissons au cœur de Lisle. Comme on dit en France, et pour conclure par le début : Lisle Noir 2016 est inauguré !

 

 

Traduit de l’espagnol par Georges Tyras

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