Lisle Noir : la combustion criminelle dans l’idyllique campagne française

Une chronique à la première personne de l’une des rencontres littéraires les plus originales d’Europe parue dans le journal El País – https://elpais.com/cultura/2017/10/05/elemental/1507213915_491937.html

Par Laura Muñoz, le 5 octobre 2017

En 2015, première édition de Lisle Noir, j’écrivais que « La faute en revient entièrement à Claude et Ida Mesplède, avec l’association qu’ils dirigent. Merci pour ce merveilleux « châtiment » : Lisle Noir est pour les fondus du noir un remède qui fait de l’effet. Et qui en fera plus encore. » Nous en sommes cette année à ce « plus encore ». Troisième célébration du roman noir et du polar, Lisle Noir est organisé par l’association des commerçants de la ville, à savoir E.T.C. en Pays Lislois, qui a confié la direction littéraire à l’association Polars sur Garonne. Quarante écrivains internationaux réunis sur la place Paul-Saissac et une odeur de récolte partout. Dans tous les sens du mot.

On dit que l’alchimie est une pratique proto-scientifique à caractère philosophique. Qui combine chimie, métallurgie, physique, médecine, biologie et d’autres sciences et d’autres arts. De sorte que, peut-être de manière pas tout à fait consciente, je viens d’assister à la troisième combustion à l’oxygène qu’avait postulée le français Lavoisier. C’est possible. Car j’ai perçu l’alchimie qui s’est établie entre les éléments : auteurs, espace ouvert, lecteurs. Dans les mains, un résultat, et derrière l’objectif la formule. Avec tous les facteurs bien dégagés. Dans un bouillon de culture étudié pour une équation au résultat impeccable.

L’Histoire

Le nord-américain résidant à Cherokee, Peter Farris, plus musicien de rock qu’écrivain, atterrit à Lisle-sur-Tarn pour présenter Le diable en personne, portrait cinglant d’une Amérique incontrôlable. À côté de lui, Sophie Loubière emprunte la fameuse route 66 à White Coffee, une nouvelle livraison de son héroïne française, qui voyage aux États-Unis à la recherche de son mari disparu. Le temps passe, les cadavres s’entassent mais elle retourne dans son pays natal sans aucune réponse. Et puis avec le temps, c’est son propre fils qui, persuadé que son père est toujours vivant, prend la relève.

Peter Farris @ LMuñoz

L’histoire dans l’histoire

Lors de la table ronde que composent Alberto Garlini, Rafael Reig et Hervé Le Corre, les périodes historiques les plus récentes sont la scène et le ferment: les tensions italiennes, la transition démocratique espagnole et l’après-guerre en France. Les trois écrivains ont clairement affirmé que le roman noir non seulement n’échappe pas à l’histoire mais au contraire s’en alimente clairement. C’est pourquoi l’histoire a été choisie comme thème de cette troisième édition du festival, car savoir où et quand explique pourquoi. Dans le roman et dans la vie.

Ensuite apparaissent les séquelles que provoquent les traumas historiques et, pour expliquer ce phénomène, Aníbal Malvar, Maurice Gouiran et Marco Vichi évoquèrent les ex franquistes en Galice, les anciens nazis à l’affut en Toscane et les expériences secrètes du Troisième Reich mises au jour dans le sud de la France.

Le territoire

Alexis Ravelo, José Luis Muñoz, Henri Lœvenbruck et Ian Manook sont chargés de souhaiter la bienvenue aux Iles Canaries et à leurs plages paradisiaques, où se trame un enlèvement dépourvu de sens; en Californie, où toutes les routes semblent conduire à l’enfer de Tijuana; dans l’immensité du désert de Gobi, où Yeruldelgger a décidé de se retirer; à la frontière entre le nord et le sud, sur le double plan littéral et métaphorique, où le nord incarne la rationalité et le sud les passions. Vous pouvez, à l’instar de José Luis Muñoz, vous situer sur le terrain physique et inverser les pôles. Quoi qu’il en soit, cette rencontre s’est déroulée sur un territoire compris entre un cadre urbain suffocant et les grands espaces et leur danger, où le roman de genre puise son renouveau.

C’est également une invitation au voyage à travers le trou noir, roman noir ou polar, ou les deux à la fois. Les légendes ou la cosmologie sont-elles des clones, une variété transgénique, peut-être des nanoparticules, ou au contraire représentent-elles les infinies possibilités qui captivent auteurs et lecteurs ? L’astrophysicienne Sylvie Vauclair et les écrivains Jean-Luc Bizien, David Khara et Bernard Werber parlèrent des limites de l’imagination, s’il en existe, et de la façon dont la science a élucidé cet « autre monde » pour ouvrir d’autres routes.

Le papier, l’écran et l’imagination

En parallèle, une conversation entre Bernard Minier et Laurent Scalèse. L’un et l’autre avec leur commandant de police survolant le chapiteau. Je l’ai fait pour toi, de Scalèse et Nuit de Minier. Laurent, passionné de cinéma et de littérature de genre, a participé à de nombreux scénarios pour le grand écran et la télévision, et Bernard a vu son premier roman, Glacé, adapté pour le petit écran. Le public voulut connaître son degré d’implication dans l’écriture du scénario et son opinion sur le résultat final.

Et ce n’est pas la seule chose à quoi Minier a participé : on l’a aussi vu enfourcher une Harley Davidson avec d’autres compagnons de la Ligue de l’Imaginaire, un groupe d’écrivains et d’écrivaines français qui, pour la première fois, ont organisé la remise d’un prix littéraire en collaboration avec l’organisation du festival et la chaine Cultura. Six nommés par les membres de la Ligue qui recueillirent les votes des lecteurs durant l’été dernier. C’est au final l’écrivain Benoît Minville qui remporta la palme.

La Ligue de l'Imaginaire @ LMuñoz

Centre de commandement

La place Paul-Saissac était pleine de familles entières qui, avec des livres sous le bras, faisaient la queue pour obtenir une signature de leurs auteurs préférés. Au centre de la place et comme point névralgique, les stands des viticulteurs de la zone offraient leurs meilleurs crus. Pas seulement les mordus du genre et les fans d’auteurs ou de personnages, mais aussi les curieux qui, en l’espace d’un instant, se retrouvaient chargés de piles de livres.

Ajoutaient à l’ambiance un soleil aux rayons rageurs, de belles grappes de raisin et la musique continue du groupe Memory Jazz Band. Au centre de la place, les chapiteaux pour les activités et les tables pour les signatures. Tout autour, les restaurants participant au festival. Une sono qui informe ponctuellement du programme, avec la voix d’Ida Mesplède omniprésente, autant que l’est Claude Mesplède, avec son sourire, ses livres et son incessante déambulation. Et tout à coup, la fiction devenue réalité : un cheval noir guidé par l’affiche de Lisle Noir. Oui, vous avez bien lu. Le protagoniste de l’affiche officielle fit le tour de la place pour se mêler à ce paysage de culture. Un contraste de bleus sur les jaunes de l’automne fraîchement survenu. La tête de mort la plus vivante que je n’ai jamais vue.

Des petites gouttes de noir inoculées par inertie. Peut-être par nécessité. Lors des tables rondes ou dans les cafés. Avec la particularité d’être multi optionnelles : fiction, histoire, essai autobiographique, cafés polar, et puis la bande dessinée, avec des expositions (trois expositions de Max Cabanes sont installées sur trois sites différents du festival. Tout cela avec un parrain de luxe : Daniel Pennac qui, à distance de son époque de (mauvais) élève, manifeste une proximité forte avec les élèves qui l’interviewent. Et ils débattent de la raison qu’ont ou n’ont pas, la famille et les enseignants, dans le désastre que peut être l’enseignement. Une nouvelle livraison du cas Malaussène sous le bras et une surprise provoquée par les mots et les petits panneaux que brandit Clotilde de Brito. Elle est la magicienne du puzzle, elle place les pièces au moment idoine, elle brasse les lettres et crée des gourmandises qu’elle distribue au fil de son spectacle. Il y en a pour tout le monde, pour tous les auteurs, et tous leurs romans. Une grande chance que de découvrir la championne mondiale de slam poetry tandis qu’éclatent les rires et les applaudissements.

Et l’enseignement du festival revient à Clotilde de Brito, avec son dernier petit panneau dans les mains pour une fin de fête féérique : le mot CRIME devient un grand MERCI.

En résumé, Lisle Noir est une combustion provoquée. Merci pour l’incendie.

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